8 Mars 2007
Concernant les Schizophrènes anonymes, il ne s'agit pas d'une secte, comme quelqu'un en a soulevé l'hypothèse dans ce forum, mais il n'y pas lieu de se leurrer non plus. Bill Wilson, un des deux cofondateurs des Alcooliques anonymes en 1935 et concepteur des Douze Étapes et des Douze Traditions, ne se faisait pas d'illusions quant à la nature de la « fraternité » qu'il avait contribué à fonder. Il rappelait souvent aux premiers membres des AA, au cours des 1950-60 en particulier : « Cessez de vous prendre pour d'autres, les gars, les filles, disait-il, vous n'avez rien inventé, vous devez beaucoup à la religion, à la science et à la médecine. » Certaines sectes qui ont fait les manchettes à un moment ou à un autre ont été fondées par d'anciens membres des AA : David Koresh à Waco, au Texas et, au Québec, nous avons connu la « secte à Moïse », en Gaspésie, pour ne mentionner que ces deux-là. Rock « Moïse » Thériault avait été membre des AA avant d'être prédicateur évangélique et finalement fondateur d'une secte. On connaît la suite. Pas facile de remplacer le spiritueux par du spirituel ! Je présume (c'est une présomption) que lui-même et ses adeptes avaient un sérieux problème de santé mentale - mentalité, une vulnérabilité émotive, mais ce n'est pas l'endroit pour élaborer davantage.
Ceci dit, je dois ma survie à deux de ces fraternités, les GFA (Groupes familiaux Al-Anon pour les familles et les amis des alcooliques) et les ÉA (Émotifs anonymes) car il y avait fort peu de ressources alternatives en santé mentale au Québec au cours des années 1980-90. Ces ressources alternatives sont apparues suite à la désinstitutionnalisation (pour ceux qui sont capables de prononcer ce mot !), principalement au cours des années 1990. Et les budgets alloués aux hôpitaux psychiatriques ont mis beaucoup de temps à être transférés, et en petite partie seulement, à des organismes « communautaires » en santé mentale qui, eux, survivent pauvrement au jour le jour, à l'image de leur clientèle.
Dans les fraternités inspirées des AA, il est question d'«une Puissance supérieure à soi-même telle que chacun peut La concevoir ». C'est là, au point de départ, un principe bouddhiste. Les bouddhistes ne disent pas que Dieu est un père, ils disent plutôt : « Faites-vous une idée d'une Puissance supérieure selon ce que cela vous convient, et abandonnez-vous à cette Puissance. » L'idée de lâcher prise, renoncer, s'abandonner, est un concept universel qu'on retrouve dans toutes les religions.
Il est question aussi d'un « inventaire moral ». Or, dans mon éducation canadienne-française et catholique, cela s'appelait un « examen de conscience » et faisait partie des exercices « spirituels » de saint Ignace de Loyola, fondateur de la « communauté » des Jésuites à Paris (Montmartre) en 1534 : Réforme, Contre-Réforme, prélude aux guerres de Religion, etc. Bref, une période de bouleversements sociaux comme nous en connaissons aujourd'hui. Les communautés religieuses d'autrefois ont eu leur utitlité en leur temps. Les universités d'aujourd'hui ne sont-elles pas issues des monastères chrétiens du Moyen Âge occidental qui, eux, devaient beaucoup aux traditions égypto-mésopotamienne, gréco-romaine, juive, arabo-musulmane, etc. Or, un des principaux conseillers « spirituels » de Bill Wilson fut le jésuite Edward Dowling.
Il est question aussi des « défauts de caractère ». N'est-ce pas ce que les psys appellent des « troubles de personnalité »? Le caractère, la personnalité...
Il est question aussi de « faire amende honorable », c'est-à-dire exprimer un regret. Au pays de mon enfance, cela s'appelait un « acte de contrition » : « Mon Dieu, j'ai un extrême regret de vous avoir offensé [...] Je m'engage à ne plus recommencer... etc. »
Il est question aussi de « transmettre le message à ceux qui souffrent encore ». Autrement dit : « Allez par toute la terre porter la bonne nouvelle. » (Les Évangiles)
On entend dire souvent : « C'est une bande de malades qu'on retrouve dans ces fraternités. » Ne disait-on pas : « Priez pour nous, pauvres pécheurs ! » Des malades, des pécheurs, pécheresses... « La nature exacte de nos torts... » de nos péchés !
Et le « mode de vie » en 12 Traditions ne s'inspire-t-il pas de la « règle de vie » des communautés monastiques d'autrefois ? Bill Wilson avait beaucoup été impressionné par la vie de saint François d'Assise et des premiers Franciscains au XIIIe siècle : Croisades, hérésies cathares et albigeoises, etc., autre période de bouleversements sociaux, trois cents ans avant la Réforme au cours de laquelle les hérétiques deviendront des protestants ! Des contestataires !! Et, pourquoi pas, des révolutionnaires tant qu'à faire !!!
Encore, faut-il le mentionner, la plupart de ces groupes qui s'inspirent des AA tiennent leurs réunions dans des sous-sols d'église, de presbytère, de couvent, de collège, de centre de loisirs... où les locaux sont peu dispendieux ! Car si ces groupes devaient payer le prix qu'il en coûte réellement pour occuper les locaux qu'ils occupent pour tenir leurs réunions, plus de la moitié d'entre eux disparaîtraient ! « Chaque groupe devrait subvenir entièrement à ses besoins et refuser toute contribution de l'extérieur. » (Septième Tradition) !
Y a rien de nouveau sous le soleil ! Il n'en tient qu'à chacun d'exercer sa vigilance et sa liberté de conscience, de prendre ce qui fait son affaire et laisser le reste de côté comme il est dit explicitement dans ces « fraternités ».
Un de ces pèlerins anonymes qui m'a servi de parrain (conseiller « spirituel ») pendant quelque temps, me disait ce qui suit : « Ce que ma famille ne pouvait pas m'apprendre pour une raison ou pour une autre, ce que l'école ne m'a jamais appris non plus, la souffrance me l'a appris. » Et je pense bien qu'il avait raison.
La connaissance de soi, l'acceptation de soi, l'amour de soi, et rire de soi. Voilà ce que j'ai appris au contact de ces Pèlerins et Pèlerines anonymes. Quand je peux rire du vieux garçon que je vois dans mon miroir en me levant le matin, surtout quand je n'ai pas encore mis mes dentiers, alors je passe d'assez bonnes journées malgré tout ! Ou encore quand je me regarde tout nu et que je me vois la bedaine, alors je regarde un peu plus haut et je me dis : « Par contre, j'ai une belle moustache ! » Surtout quand je n'ai pas encore mis mes dentiers !! La bedaine, la moustache, les dentiers, il faut savoir en rire, Henri, en rire, Henri... Qui pourrait dire que je suis un ancien fou de l'asile ? Après tout, je suis un schizo anonyme ! Et ce sont ces autres Pèlerins et Pèlerines anonymes que je rencontre au quotidien qui contribuent aujourd'hui encore à donner un sens à ma vie. Au jour le jour, les années ont passé, et sans regret. Tout passe, et nous passerons. Autant en emporte le vent.
Salutations fraternelles,
Gulemo, pèlerin devant l'Éternel
Québec (Qué), mars 2008
www.pelerines.org