Il semblerait que ma mère ait eu une enfance heureuse, une adolescence heureuse et une jeunesse harmonieuse jusqu'au jour où elle s'est mariée à l'âge de trente ans. Un de ses souvenirs d'enfance qu'elle m'a raconté à quelques reprises se résume ainsi :
En 1918, elle avait sept ans ; son père, menuisier artisan, l'avait amenée à Montréal et l'avait prise sur ses épaules pour lui montrer les soldats qui revenaient de la guerre. Ce n'était peut-être pas un si beau souvenir pour la plupart de ses congénères, mais c'était pour elle un souvenir de tendresse et d'affection ; elle avait aimé son père ; et s'était sentie aimée de lui. Son enfer a débuté quand elle s'est mariée ; en cours de route, elle a comme oublié la tendresse de son père et a fini par dire : « Les hommes sont tous des cochons ! » Et moi, j'allais être un de ces hommes-là !
Quant à mon père, il parlait davantage de sa jeunesse que de son enfance. C'était durant les années de la Crise ; il fallait trimer dur, dix heures par jour, cinq jours et demi par semaine, à cinquante cennes par jour. Mon grand-père paternel, ferblantier-couvreur, était devenu plombier aussi durant les années trente. Donc mon père était plombier.
Ainsi je suis né d'un père ouvrier, analphabète, catholique, alcoolique et violent ; et d'une mère ménagère, catholique et soumise comme il se devait en ce temps-là. Violente, elle aussi, dans ses moments d'exaspération, elle savait lire et écrire à peine un peu plus que mon père ; c'est elle qui tenait le budget, un budget qui n'était pas dur à tenir de toute façon puisque, quand mon père arrivait à la maison, plus souvent qu'autrement, il avait bu le peu d'argent qu'il avait gagné. Et nous mangions ce que vous pouvez imaginer. Je ne comprendrai que beaucoup plus tard, vers l'âge de 50 ans, pourquoi mes parents avaient si peu fréquenté l'école dans les années 1920 alors que mes grands-parents, de part et d'autre, étaient relativement scolarisés pour leur époque, fin du 19e siècle. Mes oncles et tantes avaient pour la plupart l'équivalent d'une 3e ou 4e Secondaire ; ce qui, dans le contexte québécois des années 1930 et 1940, représentait un assez haut niveau de scolarité.
Quand j'étais enfant, nous avions dans la cuisine une horloge à poids dont il existe encore quelques modèles chez des antiquaires. Les deux poids qui en actionnaient le mécanisme étaient dissimulés dans les côtés intérieurs de son boîtier blanc vieilli dont la devanture vitrée laissait voir le mouvement du pendule. Chaque soir mon père, ou quelqu'un d'autre, devait les remonter cérémonieusement à l'aide d'une petite manivelle prévue à cet effet ; et l'horloge sonnait les heures et les quarts d'heure : un petit coup pour le premier quart d'heure, deux petits coups pour la demie de l'heure, trois petits coups pour le troisième quart d'heure et ainsi de suite. Un grand coup pour la première heure, deux grands coups etc... douze grands coups pour midi-minuit. Elle marquait le temps pour ainsi dire et elle a marqué toute mon enfance ; elle et la grande croix noire de la tempérance à l'autre bout du comptoir de cuisine.
Il me semble entendre encore la résonance métallique de cette broche enroulée en spirale que le martelet frappait régulièrement à tous les quarts d'heure. Mon père avait l'habitude de dire que, en enfer, il y avait une horloge un peu comme celle-là qui rappelait sans cesse aux damnés : « Toujours brûler, jamais sortir ; toujours brûler, jamais sortir ; toujours brûler... » Et il croyait à l'éternité :
-- Imagine une pierre grosse comme l'église, disait-il ; si une hirondelle vient tous les cent ans frôler cette pierre de son aile, eh bien, quand cette énorme pierre sera complètement usée, l’éternité ne fera que commencer !
J'avais peur, j'avais très peur. J'ai grandi avec l'idée que je brûlerais toujours, que je n'en sortirais jamais, qu'un de ces jours je serais grand, je serais gros, je serais fort moi aussi et, en particulier, je tuerais mon père. Sombre dessein qui a failli se réaliser, j'avais vingt ans. J'aurais pu finir mes jours au pénitencier, à l'asile ou six pieds sous terre, mais j'ai eu de la chance ; ou j'ai eu de la grâce, c'est selon.
Quand, à dix-huit ans, je reprocherai à mon père de m'avoir battu, il répondra : « Il fallait bien te battre, tu n'écoutais jamais !! » J'étais donc coupable, je l'avais mérité... Et ma sœur aînée qui me bombarde aujourd'hui encore de ses questions : « Que fais-tu ces temps-ci ? Travailles-tu ? Qu'est-ce que tu fais ? Est-ce que c'est bien payant ? Ça fait combien de temps ? Fréquentes-tu encore ça, cette fille-là, que tu nous avais présentée ? » Ces derniers temps, il n'est peut-être jamais trop tard, je l'ai envoyée jouer dans la rue ! Va te faire frapper ! lui-dis-je. Et pourquoi ai-je attendu jusqu'à quarante ans pour faire ce que j'aurais dû faire à vingt ans ? Elle souffrira, elle aussi, pour apprendre. Une thérapeute, que j'ai consultée à quelques reprises ces derniers temps, m'a suggéré de m'en détacher par amour, dans la tendresse...
Il fallait avoir six ans en septembre pour entrer à l'école. J'allais avoir six ans en décembre mais on m'a accepté quand même suite à l'aimable recommandation du curé Martin ; histoire de rendre service à ma mère qui avait hâte que je quitte la maison pour avoir un peu de temps à elle ; elle n'en pouvait plus de m'y garder. (« Quand les enfants seront à l'école... ») J'étais son quatrième enfant et le seul garçon. Ma sœur cadette, deux ans et demi plus jeune que moi, bouclait la boucle.
En deuxième année, il semble que j'étais tombé amoureux de la petite Renard ! Ou en tout cas, on m'a assez sévèrement réprimandé, me disant de ne plus lui parler, que je devais la laisser tranquille. Étais-je, ah oui, en amour ? Avais-je harcelé la petite Renard ?! J'avais huit ans, étais-je déjà coupable ? ou s'agissait-il de la revanche d'une institutrice dont je n'avais pas apprécié les odeurs et à qui j'avais osé dire qu'elle puait ? L'année suivante, on inaugurait un collège pour garçons sous le patronage des frères de Saint-Gabriel, à l'autre extrémité de la rue Archambault, et c'est là que je poursuivrai les quatre autres années de mon cours primaire.
J'ai eu, en troisième année, en 1955-56, une « maîtresse d'école » tout à fait hystérique, vieille fille frustrée1 qui habitait encore avec ses parents pauvres et bigots. Sans doute incapable de faire sa vie par elle-même, elle ne vivait que pour eux, avec eux, en eux. D'une famille nombreuse, elle avait été désignée, « choisie » sans doute, pour pourvoir à ses jeunes frères et sœurs, situation assez courante dans le Québec des années cinquante. Nous étions au moins deux comparses de pères alcooliques violents sur qui Marguerite pouvait se défouler volontiers, puisque nous en avions déjà l'habitude. Et nous en riions ; les fessées de l'institutrice étaient bien peu de chose comparées à ce que nous vivions à la maison, au grand désarroi des autres écoliers qui n'y comprenaient rien. Qui donc y comprenait quelque chose ?
Un soir d'automne, ma mère, en se berçant près de la fenêtre du salon, attendait inquiète ; elle surveillait la cour et attendait la sonnerie d'un téléphone qui, ce soir-là, semblait muet. Elle m'avait fait téléphoner en quelques endroits pour demander si mon père y était. L'ennui, la peur. Mon enfance aura-t-elle été autre chose qu'un paquet de mauvais souvenirs ?
Un autre soir après souper, je faisais mes devoirs d'écolier à un bout de la table de cuisine et ma mère se morfondait d'angoisse à l'autre bout, en attendant, le rouleau à pâte à la main, mon père qui n'était pas rentré souper ; chose que je comprendrai beaucoup plus tard, en fréquentant les Groupes familiaux. Quelqu'un a cogné à la porte : deux policiers tenaient mon père sous les bras, il était ivre mort. Suivaient aussi un chauffeur de taxi et un de mes oncles maternels qui avait conduit le camion de mon père. Je ne comprenais pas, j'avais peur. Ma mère a poussé mon père dans le salon, disant : « Couche-toé là, maudit cochon ! » Elle a pris, caché dans l'armoire à vaisselle, un montant d'argent pour payer le chauffeur de taxi. J'ai vu tourner devant la maison le gyrophare de la voiture de patrouille. C'était tard l'automne ; et il tournera longtemps dans ma tête, ce gyrophare de police.
Scène familière que celle de faire mes devoirs d'écolier assis à la table de cuisine, après souper, en présence d'une mère inquiète ; et en l'absence d'un père dont on ne peut pas dire dans quel état il rentrera, si jamais il rentre.
Je devais être un écolier très moyen même si on disait souvent que j'étais intelligent. Un soir que j'avais fait mes devoirs dans le climat que vous imaginez, l'institutrice avait inscrit, le lendemain, dans mon cahier d'arithmétique : « Vous ne savez pas compter, monsieur ! » Et ma mère qui faisait son école primaire en même temps que moi (autre chose que j'ai comprise beaucoup plus tard) avait répondu dans ce même mien cahier : « Ça se peut, mademoiselle ! » J'en ai été quitte pour une crise d'hystérie supplémentaire devant tous les autres écoliers. J'étais le go-between de ma mère et de l'institutrice par l'intermédiaire de mon cahier d'arithmétique !
Un hiver, ma mère m'avait fait tailler, par une sienne cousine couturière, un manteau dans un ancien manteau de mon père que je n'ai jamais voulu porter. Malgré tant d'insistance, (il était beau, il était bien, il n'avait pas coûté cher, c'était pour mon bien, etc.), je n'ai jamais voulu porter un ancien manteau de mon père. Il a fallu en acheter un autre. Que j'étais un enfant malcommode et désobéissant ! je n'écoutais jamais les grands et je faisais pleurer ma mère !
Un autre jour de ce même hiver peut-être, elle était à tricoter une paire de bas de laine. J'étais seul avec elle à la maison et je m'ennuyais, criais et pleurais ; j'aurais voulu qu'elle, ou quelqu'un d'autre, s'occupe de moi davantage. Dans une colère d'enfant, j'ai lancé un des bas qui est allé s'échouer sur le poêle à bois et ce n'est que lorsqu'il a commencé a dégager de la fumée et de l'odeur que ma mère s'est aperçu que le bas brûlait, le bas qu'elle venait de finir de tricoter, l'autre n'étant pas terminé. Elle n'a eu que le temps de le retirer de la surface du poêle pour se rendre compte qu'elle devrait le recommencer. Je crois que, dans une telle circonstance, elle était incapable d'exprimer une véritable colère qui aurait sans doute été justifiée. Mais elle m'a transmis, bien malgré elle, une honte qui me suivra toute ma vie. Pourquoi, mais pourquoi est-ce que j'agissais ainsi ?
Nous gardions chez nous une vieille tante de ma mère. Célibataire, elle avait travaillé dans sa jeunesse dans des Cinq-Dix-Quinze2, à vendre de la lingerie ; et aussi comme bonne à tout faire dans des maisons privées. Je n'ai jamais su les circonstances qui l'ont amenée chez nous ; toujours est-il qu'elle aidait ma mère à élever les gibiers de potence que nous étions. Elle nous appelait ses « gibiers de potence » et elle n'avait pas tout à fait tort ! Elle et moi partagions à l'étage, chacun dans un lit simple, la petite chambre en avant, juste au-dessus du salon alors que mes quatre sœurs partageaient, dans deux lits doubles, l'autre chambre de l'étage qui faisait toute la longueur d'une partie ajoutée à l'arrière de la maison. Au rez-de-chaussée de cette partie ajoutée se trouvait la chambre de mes parents, lieu interdit, sombre et secret entre tous, et un vivoir ou chambre des invités dont je n'ai jamais trop compris l'utilité.
Un soir d'hiver qu'il faisait très froid, je n'arrivais pas à m'endormir car j'avais très peur. Le froid faisait éclater les clous de notre vieille maison. Les clous « pétaient au frette » dans un claquement sec et assommant. Je croyais que le vent soufflait des pierres du dépotoir de résidus d'amiante sur notre maison. Chose évidement impossible d'autant plus que ce dépotoir était situé à plusieurs rues de là. Mais je ne comprenais pas et j'avais peur. Et tante Eulalie, qui essayait, elle aussi, de s'endormir dans l'autre lit simple de notre chambre commune, prétendait que Dieu voulait me punir parce que j'étais trop tannant... « Allez, fais dodo ! »
Je finirai par avoir quelque peu le sentiment d'avoir contribué à la folie de tante Eulalie. Elle m'avait promis, parce que j'avais été sage (?!), cinq dollars que je déposerais bien évidemment dans mon compte de banque scolaire géré par l'institutrice hystérique. Elle m'avait d'abord donné un billet de deux dollars, mais dans ma petite tête d'enfant, j'imaginais un billet bleu. J'ai déposé ce deux, mais j'attendais toujours le billet bleu. Elle avait beau dire : « Mais je t'en ai déjà donné deux », j'ai crié, pleuré, hurlé ; je l'ai talonnée, harcelée jusqu'à ce que tombe un billet bleu ! L'institutrice a téléphoné à mes parents pour confirmer s'il s'agissait bien d'un dépôt ; cinq dollars : montant impressionnant pour un écolier à l'époque.
À chaque année à l'automne, à l'occasion de la foire agricole annuelle, venait un cirque sur les terrains du stade municipal. J'avais supplié tante Eulalie de m'y amener, lui disant que nous ne dépenserions pas d'argent ; mais bien évidemment, une fois que nous fûmes rendus sur place, je voulais participer aux jeux et je l'ai harcelée jusqu'à ce qu'elle cède ; elle avait crié tout fort dans la foule qui s'y trouvait : « Mais c'est péché mortel de dépenser de l'argent dans ces maudits cirques-là ! » Je ne comprenais pas, j'étais malheureux, et je voulais faire comme, me semblait-il, tous les enfants de mon âge. Peu avant que nous quittions notre patelin, tante Eulalie sera « placée » à l'Hôpital Saint-Julien de Saint-Ferdinand d'Halifax3 et elle y finira ses jours dans la solitude la plus complète, complètement abandonnée de nous et de tous.
Un bon dimanche matin, mon père, ma mère et mes sœurs s'étaient levés tôt en prenant bien soin de ne pas m'éveiller et ils étaient partis dans le camion de mon père voir une sœur de ma mère qui était religieuse institutrice en banlieue de Québec. Quand je me suis éveillé, tout le monde était parti. On m'avait laissé seul avec tante Eulalie. Je me suis donc vengé sur elle en faisant mes besoins urinaires et fécaux dans les draps et partout. J'ai crié, hurlé, harcelé, viré tout à l'envers comme souvent. Pourquoi ne m'avait-on pas amené moi aussi voir tante Élise ? Pourquoi m'avait-on laissé ici ?
-- Pardon, tante Eulalie, je sais bien au fond que ce n'était pas ta faute. Malgré l'enfer de mon enfance, je garde de toi un bon souvenir, et surtout un regret : je souhaiterais que tu sois encore là pour te demander pardon et te serrer dans mes bras ou me faire serrer dans les tiens.
Un jour, vers la fin de mon adolescence, nous avions reçu de l'Hôpital Saint-Julien une lettre signée par une infirmière qui nous donnait des nouvelles de tante Eulalie, nous disant qu'elle s'ennuyait et aimerait avoir de la visite. Je m'étais bien proposé d'aller la voir, mais remettant toujours la chose à plus tard, j'ai fini par apprendre qu'elle était décédée à l'âge de 84 ans et avait été inhumée dans le cimetière des patients, près de celui des religieuses, derrière l'Hôpital. -- « Pardon, tante Eulalie, et merci encore, tu as bien fait ce que tu as pu, toi aussi. »
Un jour, dans un accès de colère, suite à une chicane avec mes sœurs, j'avais fermé la porte de la maison de toute ma force et un carreau s'était fracassé. Mon père, qui était sur le balcon, est entré en hurlant : « Vois-tu ce que tu viens de faire ? Je vais te casser un bras ! etc. » L'emplacement du carreau a été placardé d'un morceau de contreplaqué pendant quelque temps. Mon père, je présume, ne savait pas remplacer un carreau brisé.
Sur un vieux poste de radio à lampes aux sonorités de tôle, ma mère syntonisait souvent CKAC Verdun au sud de Montréal, qui n'avait pas grand-chose à voir avec Verdun en France, mais qui évoquait pour moi, je ne sais par quelle éclatante magie, ce lointain, oh si lointain, pays des ancêtres. Elle aimait y entendre les chansons françaises contemporaines et les vieux airs du terroir ; entre autres, des histoires de jeunes mousses qui s'ennuyaient de leur mère, veuve esseulée, et qui allaient disparaître en mer. Et les Maurice Chevalier, Tino Rossi, Rina Ketty, Charles Trenet, Édith Piaf et quelques autres. Toutes ces voix me rappellent, quand je les entends aujourd'hui encore, que j'aimais ma mère et qu'elle aussi nous aimait, comme elle pouvait. Est-ce de là que me vient l'amour de la langue ? Ce doit être ça, la langue maternelle ! Et cette nostalgie nébuleuse de ce que ma mère appelait encore la « mère patrie » n'était-elle pas le plus merveilleux baume sur sa souffrance et la mienne ?
Quand tout renaît à l'espérance,
Et que l'hiver fuit loin de nous,
Sous le beau ciel de notre France
Quand le soleil revient plus doux,
Quand la nature est reverdie,
Quand l'hirondelle est de retour,
J'aime à revoir ma Normandie,
C'est le pays qui m'a donné le jour.
[...]
Lorsque ma muse refroidie
Aura fini ses chants d'amour,
J'irai revoir ma Normandie...
- « Ma Normandie », paroles et
musique : Frédéric Bérat, 1835.
Sur les bandes à ondes courtes de ce vieux poste de radio, quand on arrivait, le soir, à syntoniser autre chose que des « bruits d'avion », les voix nasillardes en langues étrangères me transportaient aussi dans d'autres pays merveilleux, et toujours merveilleusement lointains, où j'irais peut-être un jour ; « missionnaire », pensait ma mère !
Mon père, quant à lui, disait souvent : « Maudit tannant, va voir ta mère, j'ai pas besoin de toi ici ! » et ma mère lui rétorquait : « T'as voulu avoir un gars, t'en as un ; et bien, traîne-le ! » Ainsi, bien malgré moi, et bien malgré mon père, je l'accompagnais souvent sur les chantiers de construction. Un jour d'été, un ouvrier briqueteur m'avait donné un tas de mortier frais et des bouts de bois et m'avait indiqué un endroit, sans doute hors de danger, où je pourrais, sans nuire à personne, construire un château. Et voilà ce que je faisais souvent : je construisais des châteaux en Espagne, seul dans mon coin, loin du monde et hors d'état de nuire.
Mon père avait souvent l'habitude de me laisser seul dans son camion pendant qu'il s'affairait ou qu'il buvait. Un autre jour d'été que je l'attendais ainsi, que je l'attendais, que je l'attendais... m'est venu à l'idée d'appuyer sur le démarreur du camion, une espèce de grosse suce, une « bizoune » dans le plancher du camion, un Chevrolet cinquante-six, trois quarts de tonne, boîte ajoutée. Après tout, j'avais hâte d'apprendre à conduire ! Et le camion, embrayé en première vitesse, a failli emboutir la voiture stationnée devant, juste au moment où mon père s'amenait. J'ai failli mourir de peur quand il a crié, crié ; il m'a traité de tous les noms et accusé de tous les méfaits dans un langage dont je ne veux pas me souvenir. « Tu vois pas ce que t'es en train de faire ; et pourquoi etc. » J'ai pissé dans ma culotte et je n'en ai jamais rien dit à personne, surtout pas à ma mère ni à mes sœurs. Et les ouvriers de la maison en construction tout près, et qui avaient tout vu, semblaient dire : « Espèce d'hostie de fou, maudit malade ! » Mais aucun d'eux n'est intervenu, personne n'a rien fait. Plus tard je maudirai la société !
J'avais dix ans peut-être ; ma mère s'était acheté, ou avait obtenu en cadeau, un réveil-matin de marque Westclock : un « Big Ben » à treize piastres (fin des années 50) avec deux grosses clochettes sur le dessus et une trotteuse. Fasciné par la trotteuse, j'ai voulu voir « comment c'était fait dedans ! » En plus d'avoir été battu une fois de plus, j'ai su que je brisais tout, que je ne réparais jamais rien et que je ne ferais jamais rien de bon dans la vie ; je ferais un ivrogne comme mon père ou une tapette comme mon oncle !
À trois maisons de chez nous, habitait Oscar Lo.. dont le père était, lui aussi, plombier et alcoolique, à cette différence près qu'il était moins violent ; moins violent mais violenté par la « madame » qui, elle, était « Gère-Mène », c'est-à-dire qu'elle gérait et menait tout le monde autour d'elle de sa voix forte, déchirante et criarde : conjoint, enfants, voisins, curé, etc. Ma mère et elle se détestaient cordialement.
Un jour Oscar avait eu en cadeau une carabine à eau que je lui enviais beaucoup. Me l'avait-il prêtée, que je l'avais apportée chez moi pour lancer des jets d'eau sur tous et chacun ! T'es mort ! t'es mort ! Ma mère, exaspérée, avait fracassé la carabine, ce qui avait donné lieu à une de ces chicanes spectaculaires et ahurissantes entre la mère d'Oscar et la mienne.
Adulte, Oscar se suicidera avec le fusil de chasse de son père ; je l'apprendrai dans les journaux. Je reconnaîtrai son frère aîné, plusieurs années plus tard, dans une maison de thérapie pour alcooliques et toxicomanes où je serai bénévole ; il venait d'être libéré sous condition pour des histoires de vols à main armée.
Quand j'ai découvert Les Belles-sœurs de Michel Tremblay, ce n'était pas pour moi du théâtre, c'était la réalité. Entre ma mère et une de mes tantes, les relations n'étaient guère plus harmonieuses :
-- Et puis, ton ivrogne de mari...
Et l'autre lui répondait :
-- Parles-en des ivrognes, le tien est un fifi...
Mon père est revenu un jour à la maison avec son camion repeint à neuf. Ma mère lui a fait une de ces scènes familières. Nous manquions de nourriture et, lui, trouvait le moyen d'entretenir son camion. Il semble que son camion, sa bouteille et son tabac, comptaient davantage pour lui que sa famille. À quel point pouvait-il être irresponsable ? Aujourd'hui je comprends que l'alcoolisme est une maladie (à composante héréditaire, hélas !), mais à cette époque, j'apprenais à le détester de plus en plus.
En sixième année, en 1959-60, Gisèle Ré.., autre institutrice hystérique, m'avait pris à partie en pleine classe au retour d'une cérémonie à l'église parce que je n'étais pas allé communier comme la plupart des enfants. Je n'allais pas communier comme les autres, avais-je donc l'âme si sale ? Avais-je donc commis des péchés mortels ? « Oui, mademoiselle ! -- Des péchés mortels, déjà à ton âge ! Espèce de sacré polisson, tu fais honte à toute la classe. Imagine quels péchés tu feras quand tu seras grand ! Je ne peux pas croire... »
Enfin, nous étions expropriés en vertu de l'ancienne loi des créances, dite loi Lacombe. Nous devions partir. J'aurais bien voulu en savoir davantage sur notre situation familiale, financière en particulier, mais il était à peu près impossible d'interroger nos parents à ce sujet. Ma mère, accablée de honte, ne tenait absolument pas à ce que les voisins sachent ce qui se passait chez nous (et ils le savaient bien évidemment). Par conséquent, elle ne nous informait pas de grand-chose, de crainte que nous allions répéter ailleurs... Elle disait : « Les affaires des parents, ça ne regarde pas les enfants. »
Nous avons passé notre dernière année dans notre patelin sur la dernière rue, cul-de-sac du plus pauvre des quartiers ouvriers de la ville. La rue entière était le bidonville de cette petite ville industrielle des années ciquante et soixante au Québec. Enfin, c'est dans cette nouvelle paroisse que je ferai ma septième année du primaire.
Madame Torelli a été la seule et la dernière des sept institutrices de mon cours primaire dont je garde un souvenir positif. Elle était, me semble-t-il, un peu plus âgée que les autres institutrices que j'avais eues auparavant, par conséquent sans doute un peu plus expérimentée et assagie. Avait-elle compris quelque chose à la souffrance que je portais déjà ? Elle n'a eu pour moi en tout cas que des mots tendres et des gestes affectueux. Elle a rempli pour moi, pendant quelque temps, le rôle que ma mère ne pouvait pas jouer. Je voudrais pleurer...
En septembre 1961, ma mère avait obtenu que je sois admis au seul collège classique de la région. Enfin, et heureusement pour elle, j'étais assez intelligent pour faire un cours classique ! Cependant la situation familiale se détériorait de plus en plus.
Le volume du poste de radio était défectueux : il montait et descendait tout seul. Comme j'étais dans la même pièce que le poste de radio, mes parents qui étaient dans la cuisine ont cru que c'était moi qui jouait avec le bouton. J'ai eu droit à une semonce. Mais une fois que j'ai eu été avec eux dans la cuisine, le poste continuait ses folies. Ou alors si le poste était défectueux, il fallait que ce soit moi qui l'ait brisé ! « Pourquoi as-tu fait ça ? etc. »
Mon père s'était procuré une casquette pour l'hiver et j'en voulais une pareille ; je lui avais demandé de me la donner. Il n'avait pas voulu ou n'avait pas le temps (ou les moyens ?) d'aller en acheter une autre avant de partir ; il s'en allait chercher du travail à l'extérieur, dans une autre ville. La veille de son départ, j'avais caché la casquette et le matin de son départ mes parents m'ont réveillé pour que je la lui rende. J'ai pleuré, crié, mais rien à faire. Je suis parti nu-tête pour le collège classique par un froid terrible ; je ne voulais pas d'autre casquette qu'une de ce genre ; ce qui a obligé ma mère à faire une sortie supplémentaire en ce sinistre mois de décembre pour aller en chercher une autre.
Nous avons eu un jour la visite surprise de l'oncle Jacob. Célibataire, de l'âge de mes parents, il avait vécu jusque-là avec son vieux père sur la ferme familiale dans une campagne environnante, tous ses autres frères et sœurs étant partis, mariés. Il nous apprend que son père est décédé des suites d'une brève maladie ; ce dernier était très âgé et, comme mon grand-père, il n'avait jamais voulu finir ses jours à l'hospice. Notre oncle, incapable de s'occuper seul de la ferme, avait donc confié ses animaux provisoirement à un voisin et était parti avec ses effets personnels dans sa fourgonnette en direction de Québec où il espérait demander de l'aide auprès de notre tante religieuse.
Ce soir-là, il est donc resté à coucher chez nous et est reparti seul au volant de sa fourgonnette le lendemain matin, présage, en quelque sorte, de ce qui allait nous arriver à nous aussi quelques mois plus tard. Nous aurons des nouvelles de lui, l'année suivante, lors de notre bref retour dans notre patelin ; il était devenu frère convers dans une communauté religieuse que lui avait recommandée notre tante et à laquelle il avait donné le pécule qu'il avait pu retirer de la vente de la ferme familiale.
J'aurais bien voulu avoir d'autres nouvelles de cet oncle chez qui nous avions passé à l'occasion des moments merveilleux. L'été surtout, au temps de la fenaison, nous avons souvent eu beaucoup de plaisir, mes cousins et moi, à gambader dans les champs et à sauter dans le fenil ; notre oncle, peu habitué aux enfants, nous trouvait plutôt malcommodes, mais il nous endurait volontiers, au moins durant quelques étés.
Entretemps, sur la pénultième Rue, les Dubol étaient neuf enfants ; père vendeur itinérant de diverses camelotes, de bibles de luxe (!) entre autres, et d'herbes médicinales ; mère débordée comme dans les familles nombreuses de cette époque. Petite maison délabrée avec seulement trois chambres : une pour les parents, une pour les garçons et l'autre pour les filles.
Dans la maison voisine, la mère Fotylenrir avait eu vingt-et-un enfants dont dix-huit vivants ! avec un mari analphabète comme elle, et le plus souvent chômeur, qui bricolait à peu près tout qu'il pouvait entasser dans la cour arrière du taudis qui leur servait de maison : machines à laver, motocyclettes, radios, meubles...
Et tout au bas de la rue, dans le cul-de-sac, habitaient les Innommable. Dix enfants, parents tous les deux analphabètes et alcooliques dans un véritable taudis sans électricité et avec une seule division. Et une violence telle que presque tous les enfants de cette famille, garçons et filles, sont passés par les institutions carcérales ou psychiatriques à un moment ou l'autre ; certains se sont ressaisis dans les AA ou dans les GFA ; d'autres ont connu jeunes une mort violente et tragique.
Dans toute la confusion de notre situation familiale, je ne comprenais qu'une chose : le propriétaire de la maison où nous habitions dans notre nouvelle paroisse nous chassait des lieux vu que nous ne payions pas le loyer. Où irions-nous ?
Nous sommes partis en plein mois de décembre 1961, père, mère, ma plus jeune sœur et moi-même avec tout notre gréement au complet dans la boîte du camion, pour aller où ? Nous avons abouti à Sherbrooke, probablement en panne d'essence, je n'en sais rien. Nous y avons passé un hiver tout à fait horrible. J'ai été transféré au cours scientifique, le collège classique de Sherbrooke ayant refusé de me prendre, autre déception humiliante pour ma mère. De toute façon je fonctionnais très mal à l'école, quelle qu'elle fût. Mon père ne travaillait toujours pas et ma mère sombrait dans la déprime. Ma mère était une femme moralement battue, humiliée, bafouée ; elle n'aura été, la plus grande partie de sa vie, que l'ombre d'elle-même. Elle avait déjà été hospitalisée pour une dépression mais nous n'en savions rien, les enfants ne devaient rien savoir de « ces choses-là ». Et sa situation ne s'améliorait pas. En y repensant parfois, je voudrais bien pleurer... que j'en suis incapable.
Madame Pyrette, notre nouvelle voisine d'en-haut, s'était bien rendu compte en peu de temps du drame qui se vivait chez nous. Elle est descendue voir si elle pouvait nous aider et ma mère, pour la première fois depuis très longtemps sans doute, a débalé son paquet en pleurant. Mais que pouvait faire madame Pyrette malgré sa grande gentillesse ? elle était elle-même occupée avec une famille assez nombreuse, la tâche était trop grande pour elle.
Les Lecuir, qui habitaient à côté, ont bien fait ce qu'ils on pu, eux aussi, mais eux aussi étaient débordés par la tâche ; d'autant plus, dans ce cas-là, que nous n'étions pas de la même classe ! Alors ils ont fait le choix de se protéger... et de nous écarter !! De m'écarter moi, en particulier, qui pensais trouver là l'attention que je n'avais pas chez moi. « Va voir ailleurs ! »
Je suis arrivé dans une nouvelle école au beau milieu de l'année scolaire comme un chien dans un jeu de quilles. Et je n'avais vraiment pas envie d'être là. Et le prof n'avait que mépris pour ce petit intelligent du cours classique qu'on renvoyait au cours scientifique ! Je venais dîner avec ma mère et la plus jeune de mes sœurs et je disparaissais aussitôt à la patinoire paroissiale, inoccupée le midi ; il ne s'y trouvait que Ti-Père qui était chargé de l'entretenir et qui ne comprenait pas trop ce que je venais faire. J'aurais voulu qu'il soit mon papa, mon grand-papa, mon grand-frère, mais j'exprimais sûrement très mal la chose, si toutefois je l'exprimais, car Ti-Père ne semblait pas y comprendre grand-chose. Un midi que j'avais oublié l'heure, Ti-Père est sorti vite de la cabane des patineurs pour me crier de rentrer à l'école, que j'étais déjà en retard, que je n'avais pas d'affaires là...
Je suis rentré à l'école sans même passer chez moi et là j'étais le petit nouvel imbécile qui arrivait en retard !! Je m'essuyais le nez morveux d'un revers de ma manche, étant parti trop vite pour penser d'apporter un mouchoir. Et le prof de me demander ce qu'on m'avait appris au cours classique ! « On ne t'a pas appris à vivre ? » J'aurais voulu avoir le courage de lui dire de manger de la marde ! Mais j'encaissais sans rien dire et j'étais à la fois le dégoût et la risée des autres écoliers.
Au printemps, nous sommes retournés dans notre patelin d'origine et avons transité pendant quelque temps chez cette tante, sœur de mon père, dont le mari était homosexuel (nous n'en savions rien, nous ne devions rien en savoir) ; et les deux belles-sœurs qui se détestaient, et l'oncle qui aurait bien voulu nous foutre à la porte et, sans doute, avec les meilleures raisons du monde. Mon père n'en finissait pas d'agacer et de provoquer même en visite, en transition. Et j'étais insupportable ; nous étions, mes parents, ma jeune sœur et moi, un fardeau trop lourd à porter pour quiconque ; nous étions des damnés de la terre ! Nous avons finalement trouvé un autre logement.
Ma mère a essayé de me faire réadmettre au collège classique ; pas question, j'en avais trop manqué. Je finirais donc l'année scolaire au cours scientifique avec des résultats recevables malgré tout, malgré que je fonctionnais peu ou pas avec les autres élèves.
Lors de notre dernier été dans notre patelin, j'avais pris une tangente délinquante. Je fuguais aux lacs des environs avec l'une ou l'autre bicyclette de mes deux sœurs aînées que nous avions retrouvées entretemps (durant les vancances d'été car, durant l'année scolaire, elles étaient pensionnaires) et qui, elles, avaient droit à une bicyclette alors que moi, non. Parmi les jeux innocents que je jouais avec mes jeunes copains retrouvés : arriver le plus vite possible sur les quais et freiner à la toute dernière extrémité. J'ai passé droit, j'ai failli me noyer ; mes parents n'en ont jamais rien su, autrement j'aurais été battu par surcroît. Quelques carreaux cassés en lançant des cailloux, des oisillons jetés en bas de leur nid, des jeux plus qu'imprudents avec des allumettes.
Ou encore nos excursions à proximité des excavations minières à ciel ouvert dont les abords étaient évidemment interdits au public. Nous y avons laissé tomber à quelques reprises des barres de fer abandonnées par les ouvriers et nous prenions un malin plaisir à les entendre rebondir sur les parois des excavations. Une annonce avait paru dans le journal local demandant aux parents de ne pas laisser leurs enfants aller jouer sur les terrains des compagnies. Heureusement aucun accident grave n'en est jamais résulté.
J'avais treize ans. Mon père devait présumément essayer à nouveau de se trouver un travail à l'extérieur, loin, loin, sur la Côte Nord peut-être ; c'était l'époque de la croissance rapide des villes industrielles, les villes champignons du Nord dont certaines ont fermé depuis. Alors est passé dans la paroisse un « frère recruteur » qui recrutait des vocations pour la vie religieuse ! Il a demandé à ma mère si elle consentait à donner son fils, à « consacrer » son fils à la vie religieuse. Elle a dit oui tout de suite, sans aucune hésitation, pensant : « Lui au moins ne fera pas un ivrogne comme son père, ni une tapette comme son oncle ! » Saurait-elle aujourd'hui ce qui se passait dans ce junénat qu'elle se retournerait dans sa tombe !
Ne restait plus avec mes parents que la plus jeune de mes sœurs. Et s'il avait fallu que celle-ci soit « placée », j'ai bien l'impression que ma mère l'aurait été elle aussi. Et l'internement psychiatrique au Québec à cette époque, pour qui s'en souvient, c'était l'enfer. Quant aux autres, vaut mieux oublier ça. Ceux qui entraient à l'asile en ce temps-là n'en sortaient jamais. Et ceux qui en sortaient, en sortaient dans quel état ?
C'est ainsi qu'en septembre 1962 je partirai pour le juvénat reprendre le cours classique pendant que mon père, ma mère et la plus jeune de mes sœurs aménageront à Lauzon, petite ville industrielle sur la rive sud du Saint-Laurent, en face de Québec, mon père allant travailler au chantier maritime. C'était l'époque où travaillaient à la Davie Shipbuilding près de quatre mille hommes ; début des années soixante, la belle époque, la prospérité.
Mon enfance se résume à celle de quelques-uns de mes autres petits copains et petites copines.
Milou Bra.., comme Oscar Lo.. et moi-même, avait un père ouvrier (mineur) et, lui aussi, alcoolique et violent. Milou a eu l'insolite surprise, un jour, de trouver son père mort sur la cuvette d'aisance, ce qui a permis à sa mère de se remarier avec un autre conjoint alcoolique qu'elle convoitait depuis quelque temps déjà. Une sœur de Milou avait aussi épousé un ouvrier alcoolique violent. Je ne sais pas ce qu'est devenu Milou ni ses sœurs, dont Amélie.
Gordon Lé.. n'avait pas de parents alcooliques, ni son père ouvrier mineur, ni sa mère ; mais d'autres problèmes. J'apprendrai dans les journaux qu'il sera condamné à quinze ans de pénitencier pour homicide involontaire. Il a voulu régler le cas d'un de ses tchommes en versant de la mélasse dans le réservoir d'essence de sa voiture, histoire de lui scraper son moteur. Pris sur le fait, le coup de feu est parti, involontaire... quinze ans !
Loulou Té.. a été, après la petite Renard, ma deuxième amoureuse ! Elle avait un père « converti à la religion protestante » apparemment suite à une querelle qu'il aurait eue avec des membres du clergé dans le passé ; la mère et la fille le suivaient sans grande conviction, parce qu'elles le craignaient. Un père analphabète, chômeur, alcoolique, violent ; et une mère de santé fragile qui séjournait à l'occasion à l'hôpital de Saint-Julien à Saint-Ferdinand d'Halifax, chose qui se parlait à mots couverts comme bien d'autres choses. Quand le père de Loulou est décédé, elle et sa mère sont reparties dans leur pays natal, quelque part en Gaspésie. Qu'étaient-ils venus faire ? Qu'est-ce qui les avait amenés ? Je ne le saurai sans doute jamais.
Il y avait le bon vieux curé Martin dont je devine aujourd'hui à quel point il devait se sentir impuissant. Il était conscient, me semble-t-il aujourd'hui, des drames qui se vivaient dans sa paroisse et il était d'une douceur et d'une gentillesse exemplaires. Jamais un mot de réprimande à l'égard de quiconque ; il ne « moralisait » personne, surtout pas en chaire les dimanches (une exception sans doute à cette époque) ; il priait pour tous et donnait à quiconque en avait besoin sans distinction. Il aurait très bien pu s'appeler Monseigneur Myriel dans Les Misérables de Victor Hugo. Je me souviens un jour ou l'autre d'avoir senti sa grosse main me caresser l'épaule affectueusement et sans équivoque, chose dont j'avais tellement besoin.
Ses jeunes vicaires ne suivaient pas nécessairement son exemple et il ne semblait pas s'en soucier outre mesure ; il faisait ce qu'il pouvait et ne s'attendait pas à ce que les autres en fassent autant. J'ai été enfant de chœur sous sa gouverne et je l'aimais. Je m'étais bien proposé, devenu adulte, d'aller lui rendre visite à lui aussi ; mais, comme tante Eulalie, il est décédé entretemps.
Il y a eu les jeux de blocs et de mécanos que j'ai reçus en cadeau, certain jour de Noël, et avec lesquels je me suis bien amusé ; il m'importe peu d'en savoir la provenance ; donnés ou achetés, ces jeux n'ont pas fait de moi un ingénieur mais, en y pensant bien, ils me rappellent que mes parents n'étaient pas que souffrance, ils avaient aussi leurs moments de tendresse.
Il y a eu un certain père Francis, moine chantant qui était venu faire une tournée de chants dans les écoles. J'ai voulu aller voir le spectacle du père Francis et mon père avait consenti, avec une sollicitude inhabituelle, à me procurer un billet ; il n'était pas que violence, il avait aussi ses élans de générosité.
Il y a eu monsieur Flamidor, entrepreneur en plomberie, employeur occasionnel de mon père ; j'ai connu auprès de lui et de sa femme certains moments de tendresse ; comme quelques autres, ils semblaient comprendre, mais avaient beaucoup à faire. Ils géraient à eux deux une petite entreprise d'une dizaine d'employés qu'un comptable malhonnête leur a finalement fait perdre dans un chantage frauduleux. Ils n'ont vu venir le coup que trop tard. Ils ont dû vendre boutique et maison, et partir avec les deux adolescents qui étaient encore à la maison, les autres étant déjà mariés.
Bien des gens ont voulu nous aider. Mais il n'était pas facile, pas plus qu'aujourd'hui d'ailleurs, d'intervenir au sein des familles. Il fallait, comme il faut encore, qu'une plainte vienne de l'intérieur ; or on n'ose pas se plaindre quand on a honte et qu'on se sent piégé ou prisonnier.
Ainsi, durant toute mon enfance, j'ai été « élevé » par des femmes : ma mère, une tante de ma mère, et les institutrices. Mes deux premières années du primaire se sont déroulées dans un couvent mixte tenu par des religieuses et où nous n'avions que des institutrices, aucun instituteur. Les quatre autres années de mon cours primaire se sont déroulées dans un collège nouvellement construit pour garçons seulement et où nous n'avions que des institutrices, aucun instituteur, les seuls hommes étant le directeur, le préfet de discipline et l'homme d'entretien qui étaient... des religieux ! Au secondaire, je serai « pris en charge » par des religieux dans un juvénat, unisexe évidemment, tout ce qu'il y avait de plus mâle (ou ambigu ?). Pardonnez-moi l'anachronisme ; tels étaient l'époque et le pays.
1- Tout à fait identique à la Marguerite de Roberto Athayde (traduction/adaptation de Michel Tremblay), si admirablement interprétée par Monique Leyrac au Théâtre de l'Île à l'été 1979.
2- « 5-10-15 » : magasins à rayons, où on vendait de menus articles à cinq sous, dix sous, quinze sous. Aujourd'hui 1-2-3 dollars ? Dollarama ?
3- À la fois orphelinat et « hospice » pour personnes âgées chroniques et « aliénés mentaux ». Tristement célèbre sous le régime Duplessis.
©Bibliothèque nationale du Québec - 4e trimestre 1995 - 52 342 mots