L'enfance, l'adolescence, l'asile...

C'était l'époque, c'était le pays...

 par Gulemo

Chapitre 1

Prologue

Mon grand-père maternel, qui est né à Saint-Ferdinand d'Halifax en 1884 et que je n'ai jamais connu puisqu'il est décédé 17 ans avant ma naissance, était menuisier-charpentier; il avait donc certaines notions de géométrie et je présume qu'il avait dû fréquenter une de ces écoles d'arts et métiers de l'époque et qu'il devait avoir dix ou onze ans de scolarité. Ma grand-mère maternelle, qui est née en 1887 elle aussi à Saint-Ferdinand d'Halifax et que je n'ai jamais connue non plus, devait en avoir autant. Ma mère gardait un très bon souvenir de ses parents et de son enfance.

Mon grand-père paternel, qui est né à Saint-Norbert d'Arthabaska en 1886, était ferblantier-couvreur; il avait donc lui aussi certaines notions de géométrie et je présume que, comme mon autre grand-père, il avait dû fréquenter une de ces écoles d'arts et métiers de son époque et qu'il devait avoir dix ou onze ans de scolarité. Je présume aussi que ma grand-mère paternelle, qui est née à Saint-Adrien d'Irlande en 1881, devait en avoir autant. Je garde d'elle le souvenir plutôt vague d'une bonne vivante (j'avais cinq ans quand elle est décédée). Elle nous accueillait chez elle avec un grosse bonbonnière en porcelaine en forme de borne-fontaine où elle puisait toujours avec un sourire de tendresse et d'affection quelque surprise pour ses petits-enfants. Elle est décédée d'un cancer généralisé et, comme il n'existait pas de mouroir à l'époque, elle est décédée chez elle en se décomposant vivante. Dans les derniers jours de sa vie, il nous était interdit, les enfants, d'entrer dans sa chambre à cause de l'odeur insupportable. Je ne me souviens pas d'avoir assisté à ses funérailles.

Mon grand-père paternel est décédé en 1972 dans des conditions plutôt misérables. Il refusait d'aller mourir à l'hospice, il souhaitait finir ses jours avec l'une ou l'autre de ses filles qui, en fait, étaient incapables de le garder. Celle qui l'a gardé le plus longtemps était veuve depuis plusieurs années déjà et mère de deux enfants qu'elle surprotégeait et qui seraient ses «bâtons de vieillesse» comme elle devait l'être elle-même pour son père pendant quelques années; elle semblait avoir idéalisé son défunt mari et ne s'est jamais remariée, désespérant sans doute d'en trouver un autre aussi bon, aussi fin. Elle espérait éventuellement hériter de la maison paternelle, ce qui n'a pas été le cas et a donné lieu à une jalousie plus ou moins mesquine entre soeurs et belles-soeurs et beaux-frères... qui a emporté et la maison et la bonbonnière. Cette mienne tante a fini ses jours gravement malade (sénile? Alzheimer?) dans un de ces centres d'accueil qui ont succédé aux hospices.

Tout ceci pour dire ce que mon amie Suzanne me dit depuis quelque temps: nous sommes partis de loin! Je me souviens d'avoir vu ma grand-mère maternelle faire son lavage sur le plancher de bois de sa cuisine dans une cuvette de tôle, fabrication artisanale de mon grand père, où elle plongeait une planche à laver pour y frotter le linge avec du savon du pays et parfois de l'ammoniac ou du «caustique». Je me souviens aussi que ma mère, quant à elle, faisait le lavage dans une laveuse à tordeur actionnée par un moteur électrique; ce qui était déjà toute une révolution technologique pour l'époque. Ah! les merveilles de l'électricité. Aujourd'hui, je fais mon lavage dans une laveuse automatique; j'y dépose le linge, je tourne le bouton, je reviens une demi-heure plus tard et le lavage est prêt. J'ai eu le loisir, pendant ce temps, de feuilleter un livre, une revue, de zapper la télé. Mes parents et mes grand-parents, eux, n'avaient pas le temps de s'instruire ni de se distraire; leur seule survie quotidienne occupait déjà la plus grande partie de leur temps.


Sous les règnes successifs de William Lyon Mackenzie King et de Louis Stephen Saint-Laurent, empereurs à Ottawa, Maurice LeNoblet Duplessis était gouverneur à Québec. Et c'est ainsi que je suis né, après la Crise, après la Guerre, dans une petite ville minière de la région des Bois-Francs au Québec.

Au jour le jour, les années passent
Et, sans regret, la vie s'en va.
Puisque tout passe, nous passerons...
Autant en emporte le vent!


C'était l'époque, c'était le pays!
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©Bibliothèque nationale du Québec - 4e trimestre 1995 - 52 342 mots

Courriel Lys doré

Les Pèlerins et Pèlerines anonymes