Né en 48, j'ai survécu jusqu'à l'âge de 51 ans avec un diagnostic de schizophrénie résiduelle sans aucune pilule. Et j'étais bien content de cela malgré tout ; je n'aurais pas voulu, à l'âge de 25 ans, être médicamenté à vie. Ancien fou de l'asile, vieux garçon, BS chronique instruit dans un HLM en bicycle à pédales, j'ai découvert l'internet et le TDA à l'automne 98 et, à l'automne 99, j'obtenais une révision de mon état de santé : « hyperactivité psychique avec grande distractibilité sans l'ombre d'un doute ». Le seul psychiatre spécialiste du TDA des adultes au Québec à cette époque (à Sherbrooke) précisait : « sans l'ombre d'un doute ». Et il n'y avait pas de doute pour moi non plus. Diagnostic confirmé par un électro-encéphalogramme : « dysfonction légère et intermittente de l'activité cérébrale dans les régions fronto-temporo-centrales ». La neurologue de Robert-Giffard, fort aimable par ailleurs, soupçonnait une épilepsie temporale pour laquelle elle m'a fait essayer deux médications qui n'ont donné aucun résultat : antidépresseur et anticonvulsivant (Effexor et Épival, Effexor et Lamyctal).
Or la psychiatre chargée d'assurer le suivi à Robert-Giffard retient plutôt un diagnostic de « trouble schizoaffectif » pour lequel elle ne me propose rien de moins qu'un régime alimentaire ! Il est bien vrai que, si je perdais 18-20 kilos, je ne me sentirais que mieux. Mais je me souviens des propos du psychiatre qui m'a traité et suivi pendant près de 25 ans, lorsque je lui parlais, à l'occasion, de mon intention de suivre une psychothérapie. Il ne m'en a jamais dissuadé mais il ne m'a jamais encouragé dans ce sens non plus. Il disait : « On ne traite pas des troubles neurologiques avec des psychothérapies. » Et il avait bien raison. Mais à cette époque, je n'y comprenais rien. À vrai dire, très peu de gens y comprenaient quelque chose et, même parmi les psychiatres, l'aspect neurologique des maladies mentales ne faisait pas l'unanimité. Mais aujourd'hui, si on ne traite pas des troubles neurologiques avec des psychothérapies, les traite-t-on mieux avec un régime alimentaire ?
J'ai tout de même essayé à l'occasion des thérapies brèves qui n'ont en effet donné que très peu de résultats. Après quelques rencontres en tête-à-tête avec un ou une psychologue, je finissais par me penser plus fin que lui ou elle et je me disais : « Ces maudits psychologues, ça ne vaut pas de la m_ ! » Intuition confirmée : on ne traite pas des troubles neurologiques avec des psychothérapies ! Quant à des psychanalyses qui durent des années, je n'y ai jamais cru et je n'avais pas les moyens, de toute façon, de faire vivre un ou une psychanalyste. À défaut d'un traitement médical approprié qui n'existait pas il y a 25-30 ans, j'ai survécu grâce à un programme spirituel en Douze Étapes et Douze Traditions, celui principalement des Groupes familiaux Al-Anon pour les familles et les amis des alcooliques. Et j'ai entrepris récemment un « régime » d'exercices physiques (natation), surplus pondéral oblige.
Ma vie entière ou presque, j'ai blâmé mes parents, mes éducateurs, la société, le système, les bourgeois, les capitalistes, les BS, les communistes, les impôts, la justice, les pompiers, la police, les féministes, gang de c_, pour découvrir à 51 ans que j'avais un trouble neurologique héréditaire et incurable qu'on rencontre fréquemment dans des familles d'alcooliques, les alcooliques étant souvent eux-mêmes affligés de ce trouble : hyperactivité, maladie bipolaire, anxiodépression chronique...
Ma dernière tentative d'insertion sur le marché du travail se résume à ce qui suit. Une ancienne maison de chambres qu'il fallait transformer. Nous devions prendre deux ou trois chambres pour en faire des 2 pièces et demie ou des 3 pièces et demie. Plomberie, électricité, menuiserie, tapis, prélart, tapisserie, peinture, etc. Je n'ai jamais réussi à me rentabiliser avec ce travail et j'ai fini par aboutir bel et bien à l'aide sociale. Moi qui avais dit : « Fontaine, je ne boirai pas de ton eau, jamais ! » Je regardais aller mon patron, nous étions à peu près du même âge (27-28 ans), et j'essayais de faire comme lui. Je n'ai jamais réussi à faire comme lui et c'est seulement ces dernières années que je suis venu à bout de comprendre pourquoi.
Mon patron s'arrêtait, les fins d'après-midi, avant que la quincaillerie ferme. Il se faisait une liste des morceaux qu'il nous faudrait en prévision du travail du lendemain. Et le lendemain, nous pouvions travailler de façon efficace, sans manquer de rien. Or j'avais beau m'arrêter, les fins d'après-midi pour me concentrer comme il faut et me faire une liste des morceaux qu'il nous faudrait pour le travail du lendemain, je n'y arrivais jamais. J'oubliais toujours quelque maudit morceau (parfois des outils) et, le lendemain, je perdais une bonne partie de mon temps à courir à la quincaillerie. Les gens de la quincaillerie, me voyant souvent, commençaient à me connaître. Parfois ils riaient de moi, et je n'aimais pas trop cela. Qu'avaient-ils à rire de moi, gang de C_ ? Et je commençais à voir des gangs de C_ un peu partout. On n'appelle peut-être pas cela de la paranoïa, mais ça commençait à y ressembler. Et je mettais le tout sur le compte de l'éducation : « Si j'avais été élevé comme du monde, je n'aurais pas eu ce genre de problèmes ! » Un jour, ayant failli me faire emporter un pouce par la scie électrique, mon expérience du marché du travail s'est arrêtée là. Les outils électriques et les nerfs, ça ne va pas ensemble !
Fatigue chronique, problèmes de concentration, troubles d'apprentissage, problèmes de mémoire à court terme, oublis, distractions, désorganisation... Et ce vieux frère au pensionnat qui m'avait dit que la masturbation faisait perdre la mémoire ! Le vieux son of a bitch, avait-il raison ?!
J'habitais avec ma copine de l'époque qui avait un enfant de 4 ans et demi qui fréquentait la garderie. Une garderie coopérative en milieu populaire où les parents devaient à l'occasion assumer une partie de la tâche des moniteurs, lors des journées d'étude, etc. La directrice de la garderie téléphone chez nous un bon matin pour me dire qu'elle avait besoin d'un parent pour l'aider à fermer la garderie vers la fin de l'après-midi, entre 16h30 et 18h00, au moment où les derniers parents viennent chercher les derniers enfants. « Bien sûr, lui dis-je, je serai là à 16h30. » À l'heure du midi, un de mes amis me téléphone à son tour pour me parler d'une découverte qu'il venait de faire : un livre traitant de maladie mentale, un sujet qui me préoccupe depuis toujours. Après dîner, la bibliothèque municipale étant située près de la garderie, je me suis dit : « J'irai passer une heure à la bibliothèque avant d'aller à la garderie. »
Or à la bibliothèque, j'ai trouvé le livre dont me parlait mon tchomme. Je me suis mis à lire et, quand j'ai regardé l'heure, il était 17h45 ! J'y pense tout à coup : la garderie ! Je pars en courant à la garderie et j'arrive là tout essouflé ; la directrice était en train de verrouiller les portes. Et j'avais honte. Je n'avais aucune explication à lui donner : « j'ai passé droit, madame ! » La peur et la honte, tels sont les deux sentiments qui m'ont habité la plus grande partie de ma vie et qui m'habitent encore à l'occasion. « Une culpabilité induite par un facteur génétique. »
Et ce n'est pas le seul oubli de ce genre que j'ai fait dans cette garderie. Je m'y suis fait une réputation d'abuseur du système, de profiteur, d'irresponsable et d'inconséquent. Des années plus tard, certains parents et moniteurs de cette garderie feront un détour sur la rue pour ne pas me voir. Et j'aurai mal et j'aurai honte, et je ne pourrai rien leur reprocher. Ils ne comprenaient pas et moi non plus. Même dans les milieux conscientisés et politisés de cette époque, la maladie mentale n'était qu'une question de mentalité. Je n'avais qu'à changer de mentalité !
Il y a plus de trois ans maintenant que j'attends un traitement à Robert-Giffard. Le TDA des adultes, comme celui des enfants, se traite aux stimulants (Ritalin et autres). Or vue la controverse, et vu mon âge (53 ans), aurai-je droit à un tel traitement, ou devrai-je accepter de vieillir avec un problème qui n'était pas identifiable il y a 30 ans ? Il n'y a à ce moment-ci (en 2002) qu'une seule spécialiste du TDA des adultes à Québec et elle est débordée. Elle travaille à former des médecins généralistes qui pourront à leur tour diagnostiquer et traiter des adultes déficients attentionnels avec ou sans hyperactivité, environ 3-5% de la population. Il y a de l'espoir, pour les plus jeunes tout au moins.
Récemment encore, j'étais chez moi à préparer un envoi postal, environ 30 enveloppes. J'ai dû mettre à part une de ces enveloppes dont l'adresse était incorrecte. Et, dix minutes plus tard, je cherchais cette enveloppe. Mais où donc l'ai-je déposée ? Dans la cuisine, dans le salon, je ne suis pourtant pas allé dans la chambre à coucher avec cette enveloppe ! J'ai beau chercher, impossible de retrouver l'enveloppe. Et, fatigué, je décide de m'allonger sur le divan pour faire une sieste. En m'allongeant, je me souviens tout à coup où j'ai mis l'enveloppe. J'ai pris le temps de faire la sieste et, en me relevant 20 minutes plus tard, l'enveloppe était bel et bien là où je l'avais déposée ! Stie de vieux garçon !
Il m'arrive parfois d'avoir peur de devenir Alzheimer en vieillissant. Et si je ne m'inquiétais pas de cela, je m'inquiéterais de quelque chose d'autre. Faut bien s'inquiéter de quelque chose. Anxiété chronique... Toute ma vie, j'ai eu des problèmes de mémoire à court terme ; un peu plus, un peu moins... C'est comme tout le reste, un jour à la fois, aujourd'hui seulement, et on verra bien demain ce que demain nous amènera. Ma vie n'a de sens aujourd'hui qu'avec d'autres pèlerines et pèlerins des Douze Étapes et des Douze Traditions dont plusieurs ont un problème de santé qui ressemble au mien, diagnostiqué ou non. Ensemble, nous allons vers quelque chose et il n'est pas toujours utile de savoir vers quoi.
Gulemo, novembre 2002
(Voyez l'histoire de Gulemo)
Schizophrénie résiduelle
Coeur d'athlète
Dysfonction légère et intermittente de l'activité cérébrale dans les régions fronto-temporo-centrales
Hyperactivité psychique
Troubles neurovégétatifs
Anxiodépression (dysthymie, dysphorie) chronique
Trouble schizoaffectif
Fatigue chronique - Fibromyalgie
- Faites votre choix !
Québec (Qué), Canada, décembre 2002.
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